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Dans un précédent article, j'avais cité le premier poème des Chants d'Innocence de William Blake. Devant le succès de cette publication, je vous propose aujourd'hui le dernier poème de l'ouvrage qui lui fait suite Les Chants d'Experience, une production tardive et désabusée de l'auteur. Ici, la candeur et l'enchantement des débuts à fait place à l'obscurité, la folie et la mort. Bien sûr, un nouveau matin revient toujours, mais le vieux poète voit ses contemporains égarés sur de mauvais chemins, et laisse le soin de les guider vers la lumière à une nouvelle génération.
La voix de l'ancien barde
Jeunesse délicieuse, viens-t-en ici
Et vois le matin qui s'ouvre,
Image de la vérité nouvelle-née.
Le doute a fui, et les nuages de la raison,
Et les sombres disputes et les savantes oeillades.
La Folie est un labyrinthe sans fin,
Des racines enchevêtrées embrouillent ses chemins.
Combien sont tombés là !
Ils trébuchent à longueur de nuit sur les os des morts,
Et sentent ne savent pas quoi qui les soucie,
Et souhaitent guider les autres quand ils devraient être guidés.
The Voice of the Ancient Bard.
Youth of delight, come hither
And see the opening morn,
Image of Truth new-born.
Doubt is fled & clouds of reason,
Dark disputes & artful teazing.
Folly is an endless maze,
Tangled roots perplex her ways.
How many have fallen there!
They stumble all night over bones of the dead,
And feel they know not what but care,
And wish to lead others, when they should be led.
© William Blake - Chants d'Innocence et d'Expérience - édition bilingue - Quai Voltaire
Voici un texte de Fred Vargas qui circule en ce moment, et qui me plait beaucoup. A faire passer !
Malek, alias Thibault d’Arras, observait Bonaparte, qui faisait nerveusement les cents pas sur le château arrière de l’Orient. Il vit enfin apparaître la ligne ocre et sans relief des rivages de l’Egypte, qui n’étaient encore qu’un désert. D’ici peu, la proue du navire fendrait les eaux jaunes annonçant l’approche du delta du Nil. L’immortel savait le général en chef heureux d’être à la fin de la traversée, mais aussi anxieux de devoir bientôt affronter les mystérieux Mamelouks, dont la réputation de férocité et de courage faisait frémir tous les bords de la Méditerranée.
Le terme « Mamelouk » désignait, en arabe, les esclaves blancs. De 1250 à 1517, ces esclaves, pour la plupart d'origine turque, avaient régné sur l'Égypte. Ils étaient d’excellents cavaliers, et avaient acquis dans l’art de la guerre à cheval une maîtrise que tout le monde musulman leur enviait. Lorsque le sultan ottoman avait installé un pacha pour établir sa main mise sur les bords du Nil, celui-ci avait gardé les Mamelouks comme administrateurs provinciaux, leur conférant le titre de bey. A partir de 1770, les vingt-quatre beys avaient repris presque tout le pouvoir, pratiquement indépendants du sultan, et en conflit constant avec son pacha, qui n’avait plus guère d'autorité. Ils formaient une oligarchie guerrière qui régnait despotiquement sur le pays, et il semblait insensé de vouloir mettre fin par la force à leur pouvoir séculaire. Les choses allaient pourtant aller très vite.
Ignorant tout de l’histoire des hommes qu’ils allaient combattre, les soldats de la jeune République française, emmenés par le petit Corse, débarquèrent à Alexandrie le premier juillet 1798 et, grâce à l’effet de surprise, se rendirent maîtres de la ville dés le lendemain. Le vingt-et-un juillet, ils battirent les deux chefs mamelouks Mourad Bey et Ibrahim Bey, qui gouvernaient alors la province du Caire, à la fameuse bataille des Pyramides. Le vingt-sept, Bonaparte faisait son entrée solennelle au Caire.
Avoir pris Alexandrie et Le Caire, c’était avoir conquis l’Egypte, car il ne restait pas d’autre cité d’importance dans le pays. L’affaire s’était réglée à marche forcée, en moins de quatre semaines, ce qui était inespéré si l’on considère le contexte géographique auxquels les Français n’étaient pas préparés et la vaillance de leurs adversaires qui se défendaient pied à pied. Mais Mourad et Ibrahim, les deux beys les plus puissants, s’étaient échappés vers le sud au lendemain des Pyramides, et la victoire de Bonaparte n’était pas totale. Cette fuite pouvait donner lieu à des révoltes populaires et à une résistance sans fin, alors que le général rêvait déjà de marcher sur la Syrie et Saint Jean d’Acre, d’étendre à d’autres pays la présence française en orient. Il voulait ainsi entrer dans le domaine réservé des Anglais, et savait parfaitement qu’il ne pourrait réussir que s’il les battait de vitesse. On ne pouvait par conséquent pas perdre un temps précieux à nettoyer l’Egypte village par village.
Il fallait au Corse un homme d’exception pour mener à bien cette tâche ingrate et de longue haleine. Un fou, prêt à poursuivre le diable en personne jusqu’aux sources du Nil s’il le fallait, et un génie militaire, capable de déjouer les ruses ottomanes et les pièges du désert avec le peu d’hommes qu’il aurait à sa disposition. Bonaparte possédait cette carte décisive, en la personne du général Desaix.
Né en 1768 d’une noble famille auvergnate, Louis Charles-Antoine des Aix de Veygoux, devenu par nécessité et par conviction le citoyen Desaix, était une tête brûlée dotée à la fois d’une grande culture artistique et d’un sens inné de la guerre. Sorti de l’école militaire à quinze ans avec le grade de lieutenant, il avait gravi les échelons à une vitesse fulgurante pour devenir général de division trois ans plus tard. Il avait rencontré Bonaparte pendant la campagne d’Italie, où son courage et son ardeur dans l’action avaient forcé l’admiration. Un indéfectible respect mutuel était né entre les deux hommes, et le Corse pensait immédiatement à l’Auvergnat quand il avait une mission impossible à accomplir.
Toujours dans l’entourage proche du général en chef depuis l’embarquement à Toulon, Malek apprit ainsi parmi les premiers qu’on donnait dans l’urgence trois mille hommes et quelques bateaux à Desaix pour remonter le Nil et étendre la paix républicaine au long de ses rives. Pressé de revoir le grand temple de Thèbes, l’apostat n’avait nulle envie d’attacher plus longtemps son destin à celui de Bonaparte et de le suivre en Syrie. Il fit des pieds et des mains pour être ajouté aux effectifs de la division Desaix, et quand enfin il y parvint, elle s’ébranlait déjà vers le sud, à la découverte d’un pays redevenu inconnu après des siècles d’isolement.
© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911
Voici un des rares poèmes que ce grand auteur Argentin a écrit en anglais. L'anthologie de Gallimard l'a conservé en version originale, c'est pourquoi j'ai voulu tenter une traduction en français, et voir si la puissance des images était universelle...
Comment puis-je te retenir ?
Je t’offre des rues décharnées, des couchers de soleil désespérés, la lune des banlieues bancales.
Je t’offre l’amertume d’un homme qui a regardé encore et encore la lune solitaire.
Je t’offre mes ancêtres, mes hommes morts, les fantômes que les vivants honorent de marbre : le père de mon père tué aux abords de Buenos Aires, deux balles dans les poumons, barbu et mort, enveloppé par ses soldats dans la peau d’une vache ; le grand-père de ma mère – à peine vingt-quatre ans – menant une charge de trois-cents hommes au Pérou, à présent des fantômes sur des chevaux disparus.
Je t’offre ce qui peut rester de sens à mes livres, et de virilité ou d’humour à ma vie.
Je t’offre la loyauté d’un homme qui n’a jamais été loyal.
Je t’offre cette essence de moi-même que j’ai pu sauvegarder, malgré tout – le cœur central qui ne commerce pas de mots, ne trafique pas de rêves et n’est touché ni par le temps, ni par la joie, ni par l’adversité.
Je t’offre le souvenir d’une rose jaune aperçue au couchant, des années avant que tu ne sois née.
Je t’offre des explications de toi, des théories sur toi, des nouvelles de toi authentiques et surprenantes.
Je peux te donner ma solitude, ma noirceur, la faim de mon cœur ; j’essaie de te corrompre avec l’incertitude, avec le danger, avec la défaite.
1934.
in "Oeuvre poétique 1925-1965" - Jorge Luis Borges -
Poésie/Gallimard
[...]
Malek fixa le petit général, qui n’avait pas trente ans, avec un œil où se mêlaient l’admiration et le doute. Etait-il prudent, au final, de suivre cet homme dans l’âme duquel la clairvoyance se le disputait avec la mythomanie et une ambition proche de la folie ? C’était assurément une personnalité complexe et supérieurement intelligente, mais quelle partie de lui-même l’emporterait dans l’ivresse du combat ou dans l’adversité ? Et ne sombrerait-il pas définitivement dans la démence s’il obtenait ne serait-ce qu’une once du pouvoir qu’il convoitait ?
Pour l’heure, l’envie de revoir les rives du Nil était trop forte, et la décision fut vite prise.
« Je garderai ce secret jusque dans la tombe, conclut sobrement Jean d’Arras.
- C’est bien, tu es mon homme. Sois à bord de l’Orient avant cinq heures demain matin, car c’est le grand départ ! »
- Puis-je savoir où nous allons ? Tous ceux auxquels j’ai demandé votre destination n’en savaient rien, mais tout à l’heure vous avez parlé des Pyramides. Verrons-nous l’Egypte ? »
Bonaparte sourit, l’air gêné.
« Tu as dû rêver ! » conclut-il avec un clin d’œil. Puis il se retourna vers un membre du groupe qui le suivait toujours de loin, le seul qui était en civil et qui devait être son secrétaire, en criant :
« Bourrienne, à moi ! Vous ajouterez le nom de cet homme aux registres ! Nous lui trouverons bien un emploi en route ! »
Un autre militaire, lui aussi général, et qui n’avait depuis le début cessé de marquer son impatience vis-à-vis des frasques du Corse, explosa enfin :
« C’est insensé ! Que savons-nous de lui ? Moi je lui trouve une tête d’espion anglais, à votre recrue ! Comment pourrons-nous assurer le secret de cette expédition si vous ramassez tous les vagabonds sur votre chemin ? Je vous rappelle que la flotte de Nelson rôde à quelques encablures d’ici, et nous cherche. Si jamais nous la rencontrons, je n’ai que faire d’un traître dans mon dos !
- La paix, Kléber ! répondit Bonaparte. Je connais vos jérémiades par cœur, et vous demande une fois encore de me faire confiance. Ne vous ai-je pas assez prouvé que je savais jauger les hommes ? Je vous dis que l’on peut se fier à celui-là. »
Une dernière bourrade sur l’épaule, et déjà le petit homme nerveux rejoignait ses lieutenants pour superviser les derniers préparatifs, disparaissant soudain derrière des caisses de vivre et de munitions.
Malek laissa son regard errer loin au-delà de l’entrée du port, où la Méditerranée se perdait dans le ciel. Alors que la barque solaire du dieu Râ allait poursuivre sa course nocturne sous la mer, l’apostat esquissa le sourire de celui qui a la certitude d’être sur le bon chemin. Il savait, par expérience, se fier aux signes du destin, ces petits indices qui trainent et balisent la route, ces portes qui s’ouvrent miraculeusement au bon moment alors qu’on les pensait définitivement closes. Jadis, alors qu’il était encore dans l'autre monde, il en avait semé sans compter pour aider quelque mortel en détresse, qui en bénéficiait s’il avait l’esprit suffisamment en éveil. Se pouvait-il que lui aussi en profite à présent ? L’un de ses anciens compagnons l’aidait-il enfin à sortir du labyrinthe infernal de la matière ? Son enrôlement dans l’aventure bonapartiste avait été par trop aisé pour être naturel. Plus encore, il était devenu presque instantanément un intime du général !
Il était clair que son retour sur la terre des pharaons était favorisé, mais pour quelle raison ? Etait-ce parce que son interminable cauchemar, qui avait commencé là-bas, devait aussi s’y terminer ? Peut-être la boucle était-elle enfin bouclée…
© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911
Voici un extrait du "Prophète", petit ouvrage de 27 poèmes en prose, qui a rendu son auteur Kahlil Gibran mondialement célèbre, par la simplicité de son style et son élévation mystique inégalée. Gibran (1883-1931) était fasciné par William Blake, dont j'ai déjà parlé, et avait développé comme lui sa sensibilité d'artiste à travers plusieurs mediums (le dessin, la peinture et l'écriture). C'est donc tout naturellement qu'il a composé son recueil en y insérant des planches illustrant ses textes, ou plus exactement les complétant, leur donnant plus de sens encore. Je pense en effet qu'un artiste excellant dans plusieurs domaines ne peut que se sentir amputé de n'exprimer qu'une partie des mondes auxquels il a accés dans ses visions. Il rêve alors d'art "total", qui puisse faire partager au plus près à son lecteur-spectateur les émotions ressenties durant l'acte créateur.
Et une femme qui tenait un bébé contre son sein dit, Parlez-nous des Enfants.
Et il dit :
Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à la Vie.
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne sont pas à vous.
Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées.
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez héberger leurs corps, mais pas leurs âmes.
Car leurs âmes résident dans la maison de demain que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux, mais ne cherchez pas à les faire à votre image.
Car la vie ne marche pas à reculons, ni ne s'attarde avec hier.
Vous êtes les arcs desquels vos enfants sont propulsés, tels des flèches vivantes.
L'Archer vise la cible sur le chemin de l'Infini, et Il vous tend de Sa puissance afin que Ses flèches volent vite et loin.
Que la tension que vous donnez par la main de l'Archer vise la joie.
Car de même qu'Il aime la flèche qui vole, Il aime également l'arc qui est stable.
Et voici encore le texte dans sa version originale, ainsi que l'illustration faite par l'auteur qui l'accompagnait. Les deux oeuvres sont, à mon sens, inséparables, car conçues pour être complémentaires.
Children
And a woman who held a babe against her bosom said,
"Speak to us of Children."
And he said:
Your children are not your children.
They are the sons and daughters of Life's longing for itself.
They come through you but not from you,
And though they are with you, yet they belong not to you.
You may give them your love but not your thoughts.
For they have their own thoughts.
You may house their bodies but not their souls,
For their souls dwell in the house of tomorrow, which you cannot visit, not even in your dreams.
You may strive to be like them, but seek not to make them like you.
For life goes not backward nor tarries with yesterday.
You are the bows from which your children as living arrows are sent forth.
The archer sees the mark upon the path of the infinite, and He bends you with His might that His arrows may go swift and far.
Let your bending in the archer's hand be for gladness;
For even as he loves the arrow that flies, so He loves also the bow that is stable.
in "The Prophet", Kahlil Gibran, 1923
[...]
Le petit homme regardait le fatras de la Commission avec une satisfaction non dissimulée. De toute la campagne, c’était de ce groupe de savants et d’artistes qu’il était le plus fier, car en plus de transformer un coup de force militaire en mission exploratoire, ces hommes, grâce à lui, feraient progresser l’ensemble des connaissances humaines.
Son expression changea brusquement, et il ne souriait plus du tout quand il regarda à nouveau Jean d’Arras :
« Pourquoi crois-tu que nous nous lancions dans cette campagne stupide ? » demanda Bonaparte sans ambages.
Surpris par le changement d’humeur du militaire, l’autre haussa le sourcil :
« Pour faire la nique aux Anglais, Monsieur, répondit un Malek désarçonné, qui endossait déjà à merveille l’emploi de serviteur benêt.
- C’est évidemment ce que tout le monde croit. Les railleurs disent même que nous attaquons à l’Orient parce que nous ne pouvons pas avoir l’Angleterre ! Mais crois-tu que la République soit riche à ce point pour se permettre une telle folie ?
- Je ne sais pas, Monsieur.
- Bien sûr, tu ne sais pas. Tu es un homme simple, et je t’envie. Non, vois-tu, toute cette histoire n’a été montée que dans un seul but : m’éliminer ! Et on ne regarde pas à la dépense, comme tu peux le constater ! Ces bâtards du Directoire ont peur de moi et de mes succès, de ma popularité dans l’armée. Ils craignent qu’un jour je leur réclame la France, qu’ils sont incapables de garder. C’est pourquoi ils m’envoient à mille lieues de Paris combattre un ennemi qu’ils pensent dix fois plus fort que moi, escomptant que mes os blanchiront bientôt dans les sables du désert, au pied des Pyramides.
- Mais monsieur, n’exaucez-vous pas leur souhait, en y allant tout de même ? demanda le barbu, sceptique.
- Assurément, ils estiment avoir joué finement. Mais je sais des choses qu’ils ignorent, et en m’appelant Alexandre, tout à l’heure, tu as fait montre d’une jugeotte qu’on ne soupçonnerait pas au premier regard. Car la vérité, entends-moi bien, c’est que je suis né pour accomplir de grandes choses, et qu’il ne m’arrivera rien tant qu’elles ne seront pas accomplies ! Crois-tu en la métempsychose, la transmigration des âmes ? »
L’autre lui renvoya un regard vide. Malek avait en effet vite compris que si le général avait besoin d’un valet docile et débrouillard, il préférait de beaucoup qu’il fût inculte et malléable.
« Non, évidemment, ces matières te dépassent, reprit le Corse en lui tapotant l’épaule. Alors laisse-moi t’expliquer, car j’ai besoin que tu me comprennes, si tu le peux. Certains pensent, et depuis fort longtemps, que notre âme nous survit après la mort, et que, le cas échéant, elle peut occuper un autre corps plus tard, que ce soit celui d’un homme ou d’un animal, pour finir le travail qu’elle avait commencé. Tu me suis ? »
Le tout nouvel homme de main opina vivement du chef.
« Alors voici mon secret, que tu ne répèteras à personne si tu veux que j’aie confiance en toi. Je suis Alexandre revenu parmi les hommes, tel que tu me vois, ayant pris un corps nouveau pour achever son Grand Œuvre ! »
Le Barbu du Nord fixait Bonaparte avec perplexité.
« De quel Grand Œuvre parlez-vous, Monseigneur ? demanda-t-il avec déférence.
- Unifier toutes les nations de la Terre sous une seule bannière, et un seul gouvernement ! Etendre l’idéal révolutionnaire à la planète entière, les armes à la main s’il le faut, car les peuples ne savent pas toujours ce qui est bon pour eux ! En m’envoyant en Egypte, les imbéciles du Directoire me font marcher dans mes propres traces, et m’offrent une victoire facile, car je ne peux échouer là où j’ai déjà vaincu ! Voici mon secret, Jean Thibault d’Arras. C’est lui qui me confère ma force, car je connais mon destin. Me suivras-tu ? Seras-tu capable de te taire ? »
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© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911
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Ce premier contact était tout sauf cordial, et l’on sentait poindre l’affrontement de deux fortes volontés. Pourtant Malek rengaina sa fierté et fit profil bas pendant que le petit homme, qu’il devinait maintenant être Bonaparte, le héros d’Italie, lui tournait autour comme un marchand d’esclave. Il ne broncha même pas quand on lui tâta l’épaule et le biceps, pour estimer sa vigueur comme on l’aurait fait d’une bête. Soudain, avec toute la vivacité de son tempérament sanguin, le Corse attrapa d’une main le géant par la nuque et le fit ployer vers lui, ce qui semblait impossible compte tenu de la différence des corpulences.
« Ceux qui me suivent doivent m’être dévoués corps et âme, dit-il dans un souffle à l’oreille de l'ange déchu. C’est la seule condition du succès. J’ai des visions auxquelles vous autres du commun ne pouvez accéder, et j’ai besoin qu’on les exécute à la lettre. Tu me comprends ?
- Je crois, mon général, répondit l’autre sur le même ton, encore ébahi par la vivacité de l’assaut.
- Es-tu prêt à me suivre jusqu’en Enfer ? dit encore Bonaparte en maintenant sa poigne. Car c’est bien l’Enfer que je te promets si tu viens avec moi !
- L’Enfer, j’en viens, dit Malek. Et je l’ai parcouru tant de fois que même Satan ne veut plus me voir… »
Les regards se jaugèrent encore un instant, flammes contre acier. Puis les yeux du Corse se plissèrent, pour devenir un franc éclat de rire :
« Nous sommes faits du même bois, ce me semble, dit-il enfin. Tu as gagné ta place à bord de l’Orient. Tu seras mon homme de main, ou mon valet de pied, c’est selon. Je t’ai promis l’Enfer, mais je te promets aussi la Victoire : c’est une fille de joie dont j’ai les faveurs ces temps-ci. Et si tu résistes au désert, à la dysenterie et aux sabres mamelouks, je ferai de toi un homme riche ! »
Il prit le géant par le bras, et le tira vers le bord du quai.
« J’ai besoin d’un homme de confiance, dit-il tout bas en jetant un regard en coin à ses compagnons restés en arrière, et pour pouvoir te faire confiance, il faut que je te dise des secrets. Viens, faisons quelques pas et parlons un peu. »
Ils s’éloignèrent encore du groupe qui accompagnait le général et contemplèrent l’intense activité qui régnait dans la rade, dernières dispositions fébriles à la veille du départ, qui avait déjà été plusieurs fois retardé. Jusqu’à l’horizon, des centaines de navires et de chaloupes couvraient la mer, tandis que sur les quais, des milliers d’hommes s’agitaient en tous sens. Le Corse redevenait un enfant en contemplant toute cette énergie qu’il sentait frémissante et obéissante sous sa main :
« N’est-ce pas grandiose ? Notre flotte comprend treize vaisseaux de ligne, six frégates et une corvette, ainsi que deux vaisseaux et sept frégates armés en flûte, auxquels il faut ajouter vingt-quatre bâtiments légers armés. Treize mille marins forment les équipages des bateaux de guerre ! Il y a en outre trois-cents neuf bateaux de transport chargés de troupes, manoeuvrés par trois mille marins. L'armée embarquée, ma grande armée, comprend trente-sept mille hommes ! Imagines-tu ce que cela fait, trente-sept mille hommes sur un champ de bataille ? Et regarde, là-bas : toutes ces malles, ces cartons à dessin, ces instrument barbares ! Ils appartiennent aux cent soixante-sept membres de la commission des sciences et des arts qui nous accompagnent pour décrire, mesurer, échantillonner, en un mot mettre en cartes, en schémas et en chiffres des terres jusqu’ici inconnues. Nous allons créer de nouveaux départements français ! »
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© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911
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