Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Eclosions Asynchrones

Les Eclosions Asynchrones

Auto-édition, romans, poésie, spiritualité

Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Poèmes

 

nefertiti.gif

O déesse nocturne ! O Nout la protectrice !
Et toi, mère des dieux, O amoureuse Isis !
Vous qui compatissez aux malheurs des amants,
Viendrez-vous m'assister au jour du jugement ?

Quand le sombre Chacal qui prend les trépassés
Sa plume lâchera, sensée être plus lourde
Sur l'ultime balance que tous mes péchés,
Parlerez-vous de moi à son oreille sourde ?

Le convaincrez-vous que ma descente aux Enfers
Ne fut que pour avoir un baiser de Néfer,
La noblesse incarnée, lumière faite reine,
Et pour l'éternité de mon âme gardienne ?

Moi, le sculpteur le plus audacieux des Deux-Terres,
L'amour et le talent ensemble m'ont tué.
J'eûsse été plus mauvais, on m'aurait encensé,
Mais Aton m'a puni de percer ses mystères.

J'ai passé tant de nuits brûlantes à chercher,
Tant d'heures à polir le grain de sa peau nue,

A galber l'arrondi de sa gorge menue,
Le pli haut de la cuisse sous le lin léger...

Son plus doux mystère était ma grande gageure :
Comment retrouver les lèvres de l'ingénue,
La pulpe
impertinente, soudain disparue
Dans l'énigme magique de la commissure ?

Mais un matin de jais, le roi pris d'insomnie
Visita l'atelier sans se faire annoncer,
Et saisi par l'effroi, criant à l'infâmie,
Ordonna sur le champ qu'on me fisse arrêter.

Des bustes par dizaines, des bribes de corps,
D'indicibles morceaux des formes de Néfer
Se conjuguaient partout, dans toutes les matières,
Cornaline ou lapis, jade ou stuc, ébène, or...

Pharaon, dans son ire, ne pouvait douter
Que sa divine épouse, qui boudait sa couche,
Depuis de nombreux mois m'avait donné sa bouche,
Et chaque partie d'elle, pour la dupliquer.

Je devins criminel et vite condamné
De lèse-majesté.  Mon nom fut effacé.
Quant à ma bien-aimée, injustement souillée,
Elle ne sortit plus d'une cage dorée.

Si j'ai souvent rêvé d'avoir ému son coeur,
Je n'ai jamais touché que sa copie de plâtre,
Et n'ai pu déposer sur des lèvres d'albâtre
Que le chaste baiser d'un piètre adorateur.

J'ose dire aujourd'hui, à mon heure dernière,
Que j'avais réussi à lui donner la vie !
Qu'un moment, sous mes yeux, le granit s'est fait chair
Et qu'elle m'a souri comme aucune ne fit...




in "Les Eclosions Asynchrones" - dépôt SNAC 8-0222

Commenter cet article