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Les Eclosions Asynchrones

Les Eclosions Asynchrones

Auto-édition, romans, poésie, spiritualité

Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 

 

[...]

 

Le départ devait être imminent, car déjà de nombreux navires attendaient loin au large que la flotte se mette en ordre. Les yeux toujours rivés sur l’horizon embrasé, Malek descendit rapidement la pente qui menait au centre ville, jusqu’au port. Ce n’est qu’arrivé au bout du dernier quai qu’il arrêta de marcher. Sourd et aveugle aux dizaines d’hommes, matelots et militaires, qui tourbillonnaient autour de lui dans la frénésie qui précède les grandes aventures humaines, l’apostat ne voyait que la mer. Il la retrouvait régulièrement au long de son parcours interminable, et la magie qu’elle exerçait sur lui ne faiblissait pas. Dans sa longue histoire, elle avait souvent symbolisé le changement radical de vie, de culture, de nom, qui lui servait à brouiller les pistes sur sa véritable nature. C’était tellement facile.

Loin au-delà de l’horizon, il pouvait presque voir le rivage d’en face, là où tout avait commencé. Il pouvait presque toucher de sa main tendue le sable brûlant qu’il avait laissé sans regret dans un passé inconcevable et qui, à ce moment précis, lui manquait à nouveau.

 

            « Holà, citoyen ! Est-ce donc pour te permettre de bailler aux corneilles que je dilapide l’argent de la nation ? »

            Surpris, Malek se retourna pour savoir qui osait l’interpeller de la sorte, lui qui était considéré depuis toujours comme un géant au milieu des humains, et dont la face, burinée par un nombre incalculable de coups de Soleil et de coups du sort, était en plus rongée par une mauvaise barbe de plusieurs semaines qui le rendait peu avenant. La surprise le fit presque tomber à genoux :

            « Alexandre ! » murmura-t-il un peu trop fort en restant bouche bée.

            Il se retrouvait soudain face à un groupe d’une dizaine d’hommes imposants et patibulaires, la plupart en uniforme, qui le toisaient d’importance. C’était pourtant le plus menu d’entre eux, au premier rang, qui lui avait tiré ce prénom de la bouche. Des cheveux arrivant aux épaules, raides comme des baguettes de tambour, et une redingote étriquée, au col haut, qui semblait encore rétrécir ses épaules, le rendaient peu impressionnant. Mais son regard dur comme le métal, noir comme l’antre du Cerbère, surmonté des accents circonflexes de la volonté, semblait pouvoir changer en pierre quiconque se dressait sur son chemin. Le sosie du jeune Alexandre, venu de Macédoine deux mille ans auparavant !

 

            Le gringalet, qui semblait être le chef du groupe, avait entendu l’interjection de Malek, qui l’avait visiblement comblé d’aise :

            « Quel est ton nom, canaille ? demanda-t-il à l’immortel en fronçant le sourcil.

-           Jean Thibault, d’Arras, dit Malek en bombant le torse, avec l’aisance de celui qui change de nom trois fois par jour. Pour vous servir, mon général.

-           Si tu veux me servir, pourquoi ne fais-tu rien, au milieu de cette multitude qui a tant à faire ? »

            Le petit homme aux cheveux longs le scrutait comme un aigle fixe une proie, et parlait avec une telle autorité qu’il était impossible de lui mentir.

« Je regardais ces beaux navires, là-bas, et je me disais que j’avais peut-être envie d’y embarquer pour voir du pays…

-           Et bien si jamais l’envie t’en prends vraiment, je peux facilement t’arranger l’affaire : nous avons besoin de bras forts comme les tiens. Mais d’abord, voyons : que sais-tu faire ? T’es-tu déjà battu ?

-           Souvent.

-           C’est bien, tu n’as pas de cervelle. A la guerre ?

-           Parfois.

-               Alors, c’est mieux : tu es un brave. Et tu survis, ce qui n’est pas plus mal. J’ai besoin de gaillards comme toi que la mitraille n’effraie pas. »

 

[...]

 

 

 

© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

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