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Les Eclosions Asynchrones

Les Eclosions Asynchrones

Auto-édition, romans, poésie, spiritualité

Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 

 

[...]

 

                Malek fixa le petit général, qui n’avait pas trente ans, avec un œil où se mêlaient l’admiration et le doute. Etait-il prudent, au final, de suivre cet homme dans l’âme duquel la clairvoyance se le disputait avec la mythomanie et une ambition proche de la folie ? C’était assurément une personnalité complexe et supérieurement intelligente, mais quelle partie de lui-même l’emporterait dans l’ivresse du combat ou dans l’adversité ? Et ne sombrerait-il pas définitivement dans la démence s’il obtenait ne serait-ce qu’une once du pouvoir qu’il convoitait ?

Pour l’heure, l’envie de revoir les rives du Nil était trop forte, et la décision fut vite prise.

« Je garderai ce secret jusque dans la tombe, conclut sobrement Jean d’Arras.

                - C’est bien, tu es mon homme. Sois à bord de l’Orient avant cinq heures demain matin, car c’est le grand départ ! »

                - Puis-je savoir où nous allons ? Tous ceux auxquels j’ai demandé votre destination n’en savaient rien, mais tout à l’heure vous avez parlé des Pyramides. Verrons-nous l’Egypte ? »

            Bonaparte sourit, l’air gêné.

            « Tu as dû rêver ! » conclut-il avec un clin d’œil. Puis il se retourna vers un membre du groupe qui le suivait toujours de loin, le seul qui était en civil et qui devait être son secrétaire, en criant :

            « Bourrienne, à moi ! Vous ajouterez le nom de cet homme aux registres ! Nous lui trouverons bien un emploi en route ! »

            Un autre militaire, lui aussi général, et qui n’avait depuis le début cessé de marquer son impatience vis-à-vis des frasques du Corse, explosa enfin :

            « C’est insensé ! Que savons-nous de lui ? Moi je lui trouve une tête d’espion anglais, à votre recrue ! Comment pourrons-nous assurer le secret de cette expédition si vous ramassez tous les vagabonds sur votre chemin ? Je vous rappelle que la flotte de Nelson rôde à quelques encablures d’ici, et nous cherche. Si jamais nous la rencontrons, je n’ai que faire d’un traître dans mon dos !

                - La paix, Kléber ! répondit Bonaparte. Je connais vos jérémiades par cœur, et vous demande une fois encore de me faire confiance. Ne vous ai-je pas assez prouvé que je savais jauger les hommes ? Je vous dis que l’on peut se fier à celui-là. »

Une dernière bourrade sur l’épaule, et déjà le petit homme nerveux rejoignait ses lieutenants pour superviser les derniers préparatifs, disparaissant soudain derrière des caisses de vivre et de munitions.

Malek laissa son regard errer loin au-delà de l’entrée du port, où la Méditerranée se perdait dans le ciel. Alors que la barque solaire du dieu Râ allait poursuivre sa course nocturne sous la mer, l’apostat esquissa le sourire de celui qui a la certitude d’être sur le bon chemin. Il savait, par expérience, se fier aux signes du destin, ces petits indices qui trainent et balisent la route, ces portes qui s’ouvrent miraculeusement au bon moment alors qu’on les pensait définitivement closes. Jadis, alors qu’il était encore dans l'autre monde, il en avait semé sans compter pour aider quelque mortel en détresse, qui en bénéficiait s’il avait l’esprit suffisamment en éveil. Se pouvait-il que lui aussi en profite à présent ? L’un de ses anciens compagnons l’aidait-il enfin à sortir du labyrinthe infernal de la matière ? Son enrôlement dans l’aventure bonapartiste avait été par trop aisé pour être naturel. Plus encore, il était devenu presque instantanément un intime du général !

Il était clair que son retour sur la terre des pharaons était favorisé, mais pour quelle raison ? Etait-ce parce que son interminable cauchemar, qui avait commencé là-bas, devait aussi s’y terminer ? Peut-être la boucle était-elle enfin bouclée…

 

 

 

 

© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

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