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Les Eclosions Asynchrones

Les Eclosions Asynchrones

Auto-édition, romans, poésie, spiritualité

Publié le par P.S.
Publié dans : #Roman

           

             Malek, alias Thibault d’Arras, observait Bonaparte, qui faisait nerveusement les cents pas sur le château arrière de l’Orient. Il vit enfin apparaître la ligne ocre et sans relief des rivages de l’Egypte, qui n’étaient encore qu’un désert. D’ici peu, la proue du navire fendrait les eaux jaunes annonçant l’approche du delta du Nil. L’immortel savait le général en chef heureux d’être à la fin de la traversée, mais aussi anxieux de devoir bientôt affronter les mystérieux Mamelouks, dont la réputation de férocité et de courage faisait frémir tous les bords de la Méditerranée.

            Le terme « Mamelouk » désignait, en arabe, les esclaves blancs. De 1250 à 1517, ces esclaves, pour la plupart d'origine turque, avaient régné sur l'Égypte. Ils étaient d’excellents cavaliers, et avaient acquis dans l’art de la guerre à cheval une maîtrise que tout le monde musulman leur enviait. Lorsque le sultan ottoman avait installé un pacha pour établir sa main mise sur les bords du Nil, celui-ci avait gardé les Mamelouks comme administrateurs provinciaux, leur conférant le titre de bey. A partir de 1770, les vingt-quatre beys avaient repris presque tout le pouvoir, pratiquement indépendants du sultan, et en conflit constant avec son pacha, qui n’avait plus guère d'autorité. Ils formaient une oligarchie guerrière qui régnait despotiquement sur le pays, et il semblait insensé de vouloir mettre fin par la force à leur pouvoir séculaire. Les choses allaient pourtant aller très vite. 

 


Ignorant tout de l’histoire des hommes qu’ils allaient combattre, les soldats de la jeune République française, emmenés par le petit Corse, débarquèrent à Alexandrie le premier juillet 1798 et, grâce à l’effet de surprise, se rendirent maîtres de la ville dés le lendemain. Le vingt-et-un juillet, ils battirent les deux chefs mamelouks Mourad Bey et Ibrahim Bey, qui gouvernaient alors la province du Caire, à la fameuse bataille des Pyramides. Le vingt-sept, Bonaparte faisait son entrée solennelle au Caire.

            Avoir pris Alexandrie et Le Caire, c’était avoir conquis l’Egypte, car il ne restait pas d’autre cité d’importance dans le pays. L’affaire s’était réglée à marche forcée, en moins de quatre semaines, ce qui était inespéré si l’on considère le contexte géographique auxquels les Français n’étaient pas préparés et la vaillance de leurs adversaires qui se défendaient pied à pied. Mais Mourad et Ibrahim, les deux beys les plus puissants, s’étaient échappés vers le sud au lendemain des Pyramides, et la victoire de Bonaparte n’était pas totale. Cette fuite pouvait donner lieu à des révoltes populaires et à une résistance sans fin, alors que le général rêvait déjà de marcher sur la Syrie et Saint Jean d’Acre, d’étendre à d’autres pays la présence française en orient. Il voulait ainsi entrer dans le domaine réservé des Anglais, et savait parfaitement qu’il ne pourrait réussir que s’il les battait de vitesse. On ne pouvait par conséquent pas perdre un temps précieux à nettoyer l’Egypte village par village.

            Il fallait au Corse un homme d’exception pour mener à bien cette tâche ingrate et de longue haleine. Un fou, prêt à poursuivre le diable en personne jusqu’aux sources du Nil s’il le fallait, et un génie militaire, capable de déjouer les ruses ottomanes et les pièges du désert avec le peu d’hommes qu’il aurait à sa disposition. Bonaparte possédait cette carte décisive, en la personne du général Desaix.

            Né en 1768 d’une noble famille auvergnate, Louis Charles-Antoine des Aix de Veygoux, devenu par nécessité et par conviction le citoyen Desaix, était une tête brûlée dotée à la fois d’une grande culture artistique et d’un sens inné de la guerre. Sorti de l’école militaire à quinze ans avec le grade de lieutenant, il avait gravi les échelons à une vitesse fulgurante pour devenir général de division trois ans plus tard. Il avait rencontré Bonaparte pendant la campagne d’Italie, où son courage et son ardeur dans l’action avaient forcé l’admiration. Un indéfectible respect mutuel était né entre les deux hommes, et le Corse pensait immédiatement à l’Auvergnat quand il avait une mission impossible à accomplir.

            Toujours dans l’entourage proche du général en chef depuis l’embarquement à Toulon, Malek apprit ainsi parmi les premiers qu’on donnait dans l’urgence trois mille hommes et quelques bateaux à Desaix pour remonter le Nil et étendre la paix républicaine au long de ses rives. Pressé de revoir le grand temple de Thèbes, l’apostat n’avait nulle envie d’attacher plus longtemps son destin à celui de Bonaparte et de le suivre en Syrie. Il fit des pieds et des mains pour être ajouté aux effectifs de la division Desaix, et quand enfin il y parvint, elle s’ébranlait déjà vers le sud, à la découverte d’un pays redevenu inconnu après des siècles d’isolement.

 

 

© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

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