Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Eclosions Asynchrones

Les Eclosions Asynchrones

Auto-édition, romans, poésie, spiritualité

Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 

 

[...]

 

         L’Egypte, pour laquelle j’avais tout quitté, et que j’avais tant contribué à enrichir et à renforcer, avec les Séthi et les Ramsès, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Les rois étrangers, Hittites ou Nubiens,  se succédaient et ruinaient l’économie. L’armée ne valait plus rien, la misère grandissait partout, les prêtres initiés aux hautes sciences étaient de moins en moins nombreux, et la langue élitiste des hiéroglyphes se perdait rapidement. Les grandes barques sacrées, qui reliaient une fois l’an les temples de Karnak et de Louxor durant la fête plusieurs fois millénaire d’Opet, prenaient l’eau de toute part. Les présages néfastes se multipliaient, qui me poussaient à tout quitter. Alors vint Alexander.

          Il avait déjà conquis la moitié du monde connu, et s’apprêtait à partir à l’assaut des terres sauvages et peuplées de monstres, loin à l’Est. Mais avant cela, il voulait posséder le joyau d’entre les joyaux, la clef de voûte du bassin Méditerranéen, son grenier à blé et son coffre aux trésors. Comme tant d’autres avant lui, il voulait devenir le maître des Deux Terres, Pharaon. Mais là où les barbares n’avaient usé que de force et de violence, il exprimait une fois encore une intelligence et une subtilité rares chez un jeune homme d’à peine vingt ans. Il avait décidé de prendre l’Egypte sans verser le sang, simplement en se faisant reconnaître comme fils de Zeus-Amon-Râ – nommer un dieu était un peu compliqué en ces temps-là ! - et représentant direct de son pouvoir sur la Terre. Les seuls combats qu’il livrerait sur le sol égyptien seraient ceux d’un libérateur, qui rendrait à son Père céleste ce qui lui était dû.

           C’est ainsi qu’il me trouva, au milieu du désert, à l’oasis de Siwa où il avait entendu dire qu’Amon-Râ parlait aux oracles. C’était là en effet que je m’étais retiré, à l’écart du tumulte des invasions qui agitaient de loin en loin la vallée du Nil. Une rencontre fut arrangée par les prêtres du lieu, qui voyaient dans les bonnes intentions du nouveau conquérant une chance de redorer leur gloire passée.

            Lorsqu’il pénétra dans le sanctuaire, vêtu d’une simple tunique blanche de moinillon, emprunt de l’humilité qui sied à celui qui quémande, il me fit – dois-je l’avouer ? – forte impression. Il émanait de lui, malgré sa défroque, un charisme et une noblesse que je n’avais jamais observés auparavant chez un homme, et que je n’ai, je crois, jamais constaté depuis. Ou peut-être chez Bonaparte, ou Jim Morrison, mais ils n’étaient que des copies, obsédés par le feu de l’original. L’Histoire devait prouver par la suite qu’il n’était effectivement qu’un mortel, mais je le pris un moment pour un ange inconnu venu m’annoncer mon pardon et ma libération, avec ses cheveux longs et son regard tranchant comme une lame.

            Nous parlâmes longuement, toute une journée me semble-t-il, et nous abordâmes les sujets les plus variés. De l’amour des femmes à la vie d’une armée en campagne, en passant par les plus grands auteurs hellènes, sa science de la vie et son érudition semblaient celles d’un vieillard. Le garçon, qui parlait aussi bien aux chevaux qu’aux hommes, me subjugua par son intelligence, et je me pris à entrevoir l’impossible : cet adolescent, si jeune encore, capable de déplacer les montagnes, ou de les araser si elles ne voulaient pas bouger, ne représentait-il pas un avant-goût d’une mutation de l’humanité ? N’était-il pas le héraut annonciateur d’une nouvelle ère, où les hommes, ayant grimpé quelques marches pour se rapprocher des dieux, auraient un accès naturel à toute la connaissance et la culture des mondes ? Où chacun serait exempt des tares et souffrances généralement constatées dans l’état matériel ?

 

[...]

 

 

 

© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

          

Commenter cet article