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Les Eclosions Asynchrones

Les Eclosions Asynchrones

Auto-édition, romans, poésie, spiritualité

Publié le par philippe souchet
Publié dans : #Roman

 


     (Voici un premier extrait d'un roman, "Incarnations",  à venir bientôt. J'en publierai régulièrement ici des passages, en fonction de l'avancement de mes corrections. Le personnage qui parle s'appelle Malek. C'est un ange déchu, prisonnier de la matière depuis des millénaires, immortel obligé de vivre parmi les hommes par Le Patron qui ne lui a pas pardonné un acte de rébellion.)

 

 

       J’ai voulu mourir. Souvent. Mettre enfin un terme à cette comédie. Mais je connais les souffrances qu’endurent les suicidés errant dans l’entre-mondes, suffisamment dissuasives pour les empêcher de recommencer, et je n’avais vraiment pas envie de tenter ma chance. Alors je laissai pendant des siècles le crachin des jours ruisseler sur moi, pluie régulière et interminable, sclérosante et grise. Puis j’eus une idée que je crus bonne un moment. Puisque mon corps était décidément incorruptible, et qu’aucune maladie ne l’affectait jamais, que l’usure des âges n’avait pas de prise sur lui, ou si peu, je m’étais dit qu’en devenant soldat, en participant à quelques-unes des innombrables guerres qu’offre l’Histoire,  je donnerais à la Grande Faucheuse plus de chances de me trouver sur son chemin. Evidemment, je me trompais, tant il est vrai que même au milieu des plus effroyables carnages, La Mort vous évitera avec soin si ce n’est pas votre heure. Et il semble que mon heure ne sonnera jamais. J’ai ainsi participé à des petits massacres et à de grandes batailles, assisté à des actes héroïques que tout le monde a oublié, et à des lâchetés sans nombre, mais dont certaines sont devenues grandioses une fois passées au filtre déformant de la légende.

 

       La guerre n’est sans doute pas l’invention des hommes, mais ils se la sont si bien appropriée qu’ils en sont passés maîtres. Grâce à elle, ils éliminent les gêneurs, régulent leur démographie, et font des bonds technologiques phénoménaux. C’est le conflit incessant, la peur et la compétition qu’il engendre, qui ont fait de l’humanité ce qu’elle est, qui ont façonné son évolution. En fantassin ou en cavalier, en troufion ou en maréchal, en rangs serrés sur une plaine ou seul dans une tranchée, avec un glaive, une baïonnette ou une mitrailleuse, j’en ai avalé, des litres de boue, de sueur et de sang. J’en ai vu mourir, des compagnons à mes côtés, à qui on sert toujours les mêmes fables, quelle que soit l’époque. Certains mêmes partaient le sourire aux lèvres ou la fleur à la boutonnière. « Ils vont voir ce qu’ils vont voir, çà ne prendra pas longtemps, on sera revenu avant la moisson… ». Tu parles. C’étaient les mêmes qui faisaient dans leur froc en arrivant sur le champ de bataille, prenant conscience de l’ampleur du malentendu. C’est comme si d’une guerre à l’autre, on avait oublié les souffrances et les atrocités de la précédente, comme si les nouvelles armes, toujours plus raffinées, promettaient enfin une mort propre, sans bavure, et seulement pour les salauds d’en face. J’avais parfois l’impression d’être le seul à savoir vers quel enfer sans nom nous marchions. J’étais certainement l’un des rares, en tout cas, à y aller sans vouloir défendre le camp dans lequel je m’étais retrouvé embrigadé au hasard, dans un moment de déprime, en espérant simplement une fin rapide et indolore. Simplement une fin, en fait.


       Mes premières batailles, je les ai connues en suivant un enfant au bout du monde. Un enfant étrange, issu du mariage fascinant du glaive et de la chance, qui était venu me trouver, de l’autre côté de la mer, pour que je le fasse roi d’Egypte. Il régnait déjà sur mainte contrée, et ne comptait visiblement pas en rester là. Il s’appelait Alexander, et les hommes le surnommeraient « le Grand », malgré la brièveté de son passage.  [...]


 

© Incarnations 2010 - Dépôt SNAC n° 5-4911

 

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